L’aire de rien

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La fameuse histoire des gaz de couleur

jeudi 15 juin 2006, par Martha

Un laboratoire.
Les tubes à essai bouillonnent, les potions glougloutent, les becs bunsen froutent, les diluants, les solvants, les dissolvants en bocaux sont posés sur une grande armoire. Un homme, en blouse blanche regarde les yeux écarquillés, un précipité blanc s’injecter dans un liquide transparent. Les odeurs fortes, acides, basiques, alcoolisées, lui donnent des maux d’estomac. Sa bile velue remonte jusqu’à sa gorge. Dans un rot régurgitant, l’inventeur crie : « Euréka ! ».


L’histoire pourra ensuite réécrire le mythe mais c’est ainsi que naquit la formule qui donna couleur aux gaz.


On sait vaguement comment Harold, le petit entrepreneur verreux de la rue des Coureurs, fut mis au parfum. Ce fut lui en effet qui initia la propagation. Il avait eu la puce à l’oreille par sa nièce, secrétaire-assistante dans un laboratoire de colorants industriels. Au courant de tous les potins du secteur, elle avait évoqué, comme ça, l’aire de rien, son collègue Ursulin, urluberlu, soi-disant ulcèreux, qui mettait au point des procédés étranges. Sa dernière trouvaille était exquise. Il vaporisait une solution dans l’air et certaines molécules prenaient une teinte bleue argentée. La couleur flottait alors librement. On pouvait circonscrire la couleur et donc les molécules et les attraper dans un sac plastique, comme attrape les papillons dans un filet. Oui, une bien belle découverte. La petite-nièce s’était presque laissée séduire par son collègue qui était pourtant bien pathétique en dehors de son laboratoire. Ils avaient dîné ensemble mais le pauvre bougre avait voulu faire une démonstration de sa trouvaille avec la cigarette de la demoiselle. Oublieux de son allergie à la nicotine, Ursulin avait faillit rendre son dernier souffle. Une ambulance avait été diligentée de toute urgence. La parade nuptiale était donc toute gâchée, mais Ursulin vouait une reconnaissance éternelle à la jeune fille.


C’est donc sans difficulté qu’il avait cédé le brevet de son invention à Harold.
Harold voyait les choses en grand. Ce procédé chimique allait se vendre à merveille. Il suffirait de faire des économies d’échelle (et des dépenses d’échelle bien sûr, mais en bon entrepreneur, Harold ne voyait pas ce menu désagrément). Il allait vendre des bombes pulvérisantes à tout le monde. Il le voyait, il le sentait, il le rêvait : des ménagères appliquées à dégager les « mauvais » gaz. Elles les reconnaîtraient à leur couleur. Après chaque pulvérisation elles mettraient dans de grands sacs poubelles ces gaz et s’en débarasseraient au vide-ordures. Chaque foyer serait équipé. « Débarrassez-vous des gaz qui vous empoisonnent la vie, pulvérisez-les et démasquez ces intrus » clameraient les publicités. Un coup de pulvérisateur permettrait de les reconnaître. « Ah oui, beaucoup d’argent viendrait », pensait-il en se tapant sur son début de bedon. Faire croire à l’existence de gaz mauvais, rien de plus facile ; rendre l’invisible visible pour mieux l’éradiquer, rien de plus lucratif.


Et ce qui devait arriver arriva.
De l’association entre Ursulin et Harold, naquit la Coulaire, la FOrmidable liqueur de pluie vernie.
Bien entendu, tout ne se passa pas comme dans le rêve d’Harold. Il fallut débattre avec les financeurs, les autorités sanitaires, les associations de défense des citoyens et les associations qui défendaient les citoyens, les prétextant bien trop dangereux. Il fallut aussi convaincre les grandes, les petites et les moyennes surfaces, les emballeurs, les déballeurs, les remballeurs, les publicitaires, les universitaires, les vernissitaires. Le point d’orgue fut la protestation des prêtres de la religion Sarin pour qui les gaz étaient sacrés. Les débats avaient lieu dans le monde entier. Faut-il ou non accepter cette « liqueur » ? Tout le monde avait un avis et bien sûr personne n’avait le même, comme un jeu de mistigri où toutes les paires auraient été perdues. Harold frappa donc à toutes les portes, à toutes les fenêtres, à toutes les lucarnes. Il embaucha sa petite-nièce pour l’aider et mit Ursulin au travail à plein temps pour créer plus de couleurs et colorer plus de gaz.


Un an passa, sans qu’Harold eut l’autorisation pour commercialiser son produit dans aucun pays. Il maudissait ces paperasses administratives, il injuriait jusqu’aux pervenches qui rédigeaient les contraventions.


Mais un pays, l’Empire Toucouleur accepta la mise en commerce de la Coulaire. Empire clandestin et autoproclamé, ayant fait fi des colonisations et décolonisations, il avait son propre système de lois et d’impôts. Si aucun pays ne le reconnaissait sur la scène internationale, cet Empire était pourtant très bien introduit sur le marché international. L’Empire Toucouleur accepta donc d’être la patrie de la Coulaire. Harold reçut donc l’autorisation de mise sur le marché ainsi que plusieurs commandes d’Etat et de Privé. Maison mère de toutes les innovations, l’Empire Toucouleur connu l’essor-color. Les pulvérisateurs de Coulaire se vendaient comme des petits pains, et pas qu’aux Toucouleurs, qui en étaient pourtant de grands utilisateurs. On accourait du monde entier pour se procurer le fameux coloreur de gaz. Des trafficants importaient clandestinements les bouteilles colorisantes pour les revendres au marché noir.


Le succès da la Coulaire venait de ses multiples utilisations. Il s’avéra vite que tout le monde aimait pulvériser et regarder les couleurs s’évanouir au gré du flottement des gaz. Les ménagères étaient reléguées au placard à balais. Ce qui plaisait, c’était le spectacle des volutes de couleur.


Mais l’argent n’a ni odeur ni couleur. L’Empire Toucouleur ne resta pas longtemps l’unique patrie de la coulaire. En moins d’une ellipse autour du soleil, le produit fit le tour de la terre. On en vendit bientôt partout. Légalement, là où il y avait beaucoup de lois, allégeamment, là où il y avait beaucoup de législateurs. C’est ainsi que la liqueur de pluie vernie s’abattit sur le monde entier.


Le terme coulaire était bien choisit puisqu’il pouvait être prononcé dans presque toutes les langues. Toutes les régions de la planète, même celles où ces lettres n’existaient pas avaient donc recours au même mot pour désigner cette potion magique. Ce brumisateur fit donc fureur. Il y en avait maintenant de toutes les tailles, monocolorés, multicolorés, hétérocolorés, à couleur fixe ou évolutive, pour les enfants, pour les daltoniens, pour les hommes seuls et les femmes mariées... Les couleurs apparaissaient ainsi au gré des gaz visés, pour quelques minutes, le temps de les circonscrire, de les embrasser ou de les punir.


C’est ainsi qu’on s’en foutu plein le pif, car les gaz respirés venaient directement s’agglutiner autour des bouches de respiration et de goût. Les intellos des capitales disaient que cela faisaient plouc mais le soir tard, ils respiraient à grandes bouffées, des gaz de couleur acidulées.


Les gosses des rues de Casablanca, de Rosaria et de Pointe Noire se shootaient littéralement aux gaz noirs, les plus durs à regarder car ils mettent le brouillard dans les pensées.


On parla beaucoup au Blanc-Mesnil, de la petite vendeuse de maïs aux poumons bleus. On l’appelait la gitane ébène car on l’avait retrouvée morte un matin dans une beine à ordure.


Des aurores boréales flottaient dans les rames de métro à l’heure de pointe, juste après le café au lait et le dentifrice ultrabright. « Allons mes amis, laboréallons », criait le harrangueur de foule à la rate écarlate. On avait dû mettre ces drôles de personnages dans tous les transports en commun, dans toutes les radios, dans toutes les télévisions, car plus personne ne voulait plus aller travailler. L’essor-color occupait les foules à tel point que plus rien d’autre ne les intéressait. Heureusement, on ne savait pas encore colorer les ondes. Sinon quel bordel vous auriez-vu !


Les chromatologues se penchèrent sur ce délicat problème. Des chromacolloques étaient organisés pour débattre des implications l’essor-color à l’échelle de la planète bleue.
L’art pictural fut bouleversé. A côté de ces couleurs en suspension, les musées des Beaux-Arts faisaient pâle figure avec leurs tableaux figés pour l’éternité. Les artistes aériens créaient des œuvres éphémères.
Une autre révolution eut lieu le 14 juillet en France lorsque les autorités peinèrent à rassembler les foules pour les fêtes nationales. Les feux d’artifices avaient allure de préhistoire des couleurs aériennes.


Ainsi toutes les habitudes et les bons goûts étaient perturbés. Les gens renâclaient à travailler, à se cultiver, à s’amasser. Ils n’avaient plus d’yeux que pour la coulaire. Le regard perdu dans les volutes de couleurs, ils opinaient l’arrivée de cet opium.


La diffusion n’avait pourtant pas été sans heurts. Les magasins bon marché équipaient les masses de pulvérisateurs bon marché. Les magasins mauvais marché équipaient les privilégiés de pulvérisateurs luxueux. Les univers sociaux n’avaient pas les mêmes teintes. Quelques coléreux s’en offusquèrent et crièrent au scandale. On revendiqua les droits des minorités aux couleurs vives. Les jeunes des ghettos n’acceptaient pas d’être traités de blancs, parce qu’ils n’avaient pas de bonnes couleurs. Il y eut quelques émeutes et des magasins de supra furent pillés. Une pervenche fut enlevée et séquestrée par un escadron de terroristes appelés les brigades pivoines. Les services secrets ivoiriens coulèrent le bateau arc-en-ciel d’activistes méfiants envers le supra. On parla de fureur noire lors du soulèvement du ghetto jaune de Varsovie. Mais ces évènements violents restèrent marginaux. La majorité marinait dans les gaz de couleur. On estimait que 98% des terriens avaient une fois pulvérisé de la coulaire.


Ainsi passèrent quelques décennies, lorsqu’une vive polémique surgit sur les nuances de référence à adopter. Ce fut la une d’un journal rouge qui lança le débat. Les journaux verts criaient au scandale car les couleurs naturelles disparaissaient derrière les brouillards chimiques. Les journaux bleus encensaient les industriels de l’essence des couleurs, moteurs de cette nouvelle économie.


Des doutes commençaient à pointer dans les esprits épris de couleurs gazeuses. C’est à ce moment qu’une épidémie de chromazotie se déclara. La maladie créait des traumatismes graves. Les malades voyaient tout en noir et blanc. Ils se laissaient alors mourrir de désespoir. Aucun scientifique ne savait vraiment à quoi était dû la chromazotie. Tout ce qu’ils étaient capables de dire, c’était que l’épidémie avait commencé en Afrique noire. On stoppa net tout commerce avec ces pays et on se méfia des autres. Personne ne put plus se blanchir de tout soupçon. Les consommateurs demandèrent le traçage des achromates importés pour la fabrication de la coulaire. On n’était plus sûr de l’origine des couleurs. « Le vers est dans le fruit », clamèrent des populistes. Ce fut le début du repli sur les couleurs nationales.


Mais à trop en faire sur l’origine des couleurs, on déclencha la fameuse guerre des nuages. Des armées s’étaient formées. Les partisans de la couleur pure haïssaient les demi-teintes qui eux-mêmes exécraient les chromunistes, grands partageurs de couleurs. À grand renfort de gaz moutarde, d’agent orange, de grenades, de mauvaises mines, on pourchassa ces dangereux terroristes. La bataille la plus célèbre eu lieu dans la grande plaine de bois blanc, ensuite rebaptisé plaine du bois safran. Certaines langues cyniques l’appelèrent plaine du bois souffre car plus d’un million d’hommes y avaient péri pour l’honneur de leurs couleurs.
C’est au cours de cette guerre que fut mise au point la Bombe Grenade ou encore Bombe G.

A suivre...

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