L’aire de rien

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Néo-Colonies de vacances

vendredi 7 juillet 2006, par Isadora Khan

Ce texte a été écrit au cours d’un séjour au Togo, principalement le soir dans un lit, sous la moustiquaire, dans un cahier d’écolier. Seul le récit de l’arrivée à Ouagadougou a été ajouté en reprenant ces notes deux mois après mon retour en France.

28 juillet 2005

De l’avion nous avions déjà assisté impuissants à la tombée de la nuit sur le désert du Sahara. Mais c’était une chose de survoler la nuit africaine. A l’arrivée à Ouagadougou, nous sommes comme débarqués dans une ruelle sombre après un long voyage où on nous aurait bandé les yeux. Le taxi nous emène, bringueballant nos paletots, dans une rue encore plus sombre et plus escarpée que les autres. Dans la nuit on voit des ombres comploter autour de lampes tempêtes. La première impression est sombre. Dans l’enceinte de l’hôtel, nous essayons de créer un peu de convivialité, mais l’inquiétude de ce qui se passe dehors est encore très forte. Demain il faudra voir ce qui se passe vraiment. Mais cette occasion ne nous sera pas donnée. Des hordes « d’amis », qui ont flairé notre gaucherie, nous accompagnent et nous cache ce qui se passe autour comme une nuée de conseillers autour d’un président.

29 juillet 2005

Durant le voyage en bus qui mène de Ouaga à Cinkassé, chaque arrêt déchaîne les vendeurs ambulants aussi sûrement que la queue d’un âne fouettant les mouches. Des hommes, des femmes, des enfants tirent les bras, le plus haut qu’ils peuvent pour nous mettre sous le nez des gâteaux, du pain, des graines, des lotus, des œufs durs, des pâtes frites, de l’eau en sachet plastique, des vieux magazines. Les gens sourient, et nous aussi.

Des colonies de blancs se sont succédées et ont succombé aux mêmes bernements des escrocs d’hôtel. Les croisant peut-être en sens inverse, des colonies de noirs sont venus admirer la propreté des trottoirs parisiens. Les premiers, le cœurs gonflé du sentiment sereinement exotique d’aller aider l’Afrique, de ses billets, de son cerveau, de sa « bonne » volonté, de ses bras, de ses mains jeunes et lisses. Les seconds, le cœur gonflé d’espoir de devenir riche ou joueur de foot ou les deux en même temps. Avec peut-être les mêmes craintes, qu’ont-ils trouvé à l’arrivée ?

Du vert, du vert, sur la terre, la terre rouge, rouge sombre, presque sang, terre battue, terre foulée, terre quittée, terre retrouvée. Contraste fulgurant des couleurs d’où s’échappent termitières, ânes, chèvres, biquettes, buffles bossus, comme s’ils espéraient secrètement devenir des dromadaires, champs de maïs, de mill, de patate... Parfois dépassent des champs, quelques cases en paille brunes et rondes. Pointues et ramassées ensembles, elles sont d’accueillantes forteresses. Du bus, on voit encore défiler des femmes, des vélos, des baobabs, des hommes assis en palabres. Mais la route serpente sans pénétrer jamais ces décors pleins des promesses, et on ne peut que s’attarder à rêver en s’enfonçant dans la nuit jusqu’aux postes frontières.

30 juillet 2005

« Dans la moustiquaire, ils disent qu’ils étouffent alors ils jettent les voilages sur le côté et ils attrappent le palu. » Le paludisme, la malaria, la fièvre qui ralentit la vie. C’est Martine Sinandja, notre hôtesse, qui nous raconte désolée ses problèmes d’éducation. En France une mère peut répéter mille fois à son enfant de mettre ses chaussons, il ne risque qu’un petit rhume.

Dans la nuit d’encre, nous causons autour de la table avec Paul et Martine.

Le voisin fait du traffic de gazoil, dans la nuit, il y a un remue-ménage de camions.

Les nuages chassent les étoiles qui dégringolent sur l’horizon. La voie lactée, comme la trace d’une paternité divine.

Quarante langues sont parlées au Togo. Personne ne parle les quarantes mais tout le monde se comprend.

Pour creuser le puis, il faut un sorcier, puis on met de l’eau de javel pour que l’eau soit saine.

La crise économique, les jeunes veulent partir, les travailleurs triment les samedis et les dimanches en plus, les femmes surtout. Elles tiennent les commerces et travaillent aux champs. Nous en rions. Que les femmes portent la culotte, le dos courbé sur les plans de patate et de riz, l’enfant au dos, au sein, aux jambes... Cela nous fait rire, car nous cherchons ce que peuvent bien faire les hommes pendant ce temps.

Le ventilateur chasse les moustiques et remplace leurs zaizaiment par un lourd ronronnement.

31 juillet 2005

Première nuit chez les Sinandjas. Un lourd sommeil, avec des rêves. Au matin, j’entends des chants au loin et des enfants qui babillent, comme nos jouets en plastiques que l’on presse, et qui, en expirant, émettent un son naïf et aigu.

A 7heures c’est la messe. Tout le monde me regarde. Je suis la seule blanche à part le prêtre. Les parents scrutent pudiquement, les enfants éberlués s’ahurissent de me regarder.

Tout le monde est habillé tissus colorés, femmes aux courbes taillées et moulées. Je rougis de honte, moi, la parisienne, devant une telle féminité dans leurs vêtements. Des enfants, il y en a partout. Je m’en aperçois au fur et à mesure. Des enfants partout, des femmes qui allaitent, des petits, des marmots, des chérubins.

Du prêtre, je ne comprends pas un mot, et pourtant il parle Français. Subitement les chants font rugir les tambours et les tam-tams, la chorale en fond de cœur et en haut de gorge entonne la louange de la brousse. Je ne bouge pas, je suis bien, comme soulevée.

A la quête, j’ai honte, je n’ai que 5000 CFA, presque 10 euros, quand tous n’ont que quelques piècettes. Je ne donne rien, aurais-je dû donner l’équivalent de 5 jours de travail comme cela, comme si ce n’était rien pour moi ? Mon rapport à l’argent et au pouvoir d’achat me met mal à l’aise. Et pourtant je suis loin d’une misère vêtue de haillons, au nez crotté, à la peau galeuse et aux cheveux hirsutes. Ce ne sont que visages lisses et brillants, dents blanches, vêtements comme neufs. Il me semble qu’ici, il n’y a que simplicité et rapport sain à ce qu’est la vie : l’enfantement et la culture de la terre, au fond, une seule et même chose : culture d’une vie vigoureuse.

Pourtant Paul Sinandja nous a dit comment cette terre granuleuse et sableuse est difficile. Comment l’eau ne vient qu’à la saison des pluies dans cette savane si aride le reste de l’année. Comment la pluie amène avec elle, le paludisme et décime les enfants en bas âge, plus fort encore que le VIH. Comment deux enfants sur trois ne vont jamais à l’école.
Dépouillé et épouillé. Loin du confort et de la vermine, près du vif et de la mort.
L’après-midi, nous jouons longtemps aux cartes avec les enfants qui vont et viennent dans la cour des Sinandjas.

Une femme vient en visite avec son bébé de trois mois. C’est Julienne. La mère me fourre dans les bras cette enfant rieuse aux yeux vifs. Elle ne parle pas Français. Elle nous regarde. Elle a parcouru 6km à pied avec son enfant pour venir à l’office religieux. Ici il n’y a pas de poussette. La mère reste là, assise, elle passe le temps et le temps passe sur elle. Au soir, elle aura passé plusieurs heures chez les Sinandjas à jouer, changer et allaiter son enfant.

Les heures passent.

Vers 16h00, nous traversons la ville pour visiter l’hôpital pédiatrique où une religieuse lilloise, au Togo depuis 1969, nous accueille avec de la grenadine. Elle s’enquiert de notre santé, elle qui reçoit la misère malade, s’inquiète de nous. C’est une mère pour nous.

Dapaong est comme une fragile esquisse au crayon et nous nous regardons mutuellement comme des tableaux de maître. Au fond, qu’avons-nous besoin d’aller imaginer des extra-terrestres. La science fiction c’est cette promenade dans Dapaong de huit Français millionnaires, face à une saignée de vie qui vit avec une poignée de CFA.
J’ai comme un scaphandre.

Je peux aimer cet endroit, ce lieu, cette atmosphère, ces hommes et ces femmes éventuellement. Je ne les pénètrerai jamais...jamais...

Paul et Martine Sinandja sont des sages. Ils sont intelligents du monde. Ils aiment le monde. Connaître des blancs occidentaux les aide dans leurs projets. C’est absurde mais c’est ainsi, nous sommes une caution de puissance.

Lundi 1er août 2005

1er août, premier jour d’école. Nous nous présentons à chaque classe. Il faut parler simplement, sans se cacher derrière des blagues qu’ils ne comprennent pas. Les enfants sont comme les collégiens du monde entier, sauf qu’ils n’ont qu’un stylo et qu’un cahier. A une classe, le professeur d’anglais a dit : « nos amis Français ont amené des cahiers d’anglais neufs ! Imaginez : lorsque vous ouvrirez la première page, vous serez les premiers à lire le premier mot. Personne avant vous n’aura lu ce mot ! ». Et les enfants ébahis ont applaudi. C’est vrai qu’ici peu de choses sont neuves.

La cour de récréation est comme un terrain vague. En classe, les élèves sont assis sur des tabourets. Et pourtant dans ce collège, les élèves sont privilégiés.

Beaucoup d’élève s’intéressent : Comment venir en France ? Y a-t-il des noirs en France ? Où habitent-ils ? Qu’est-ce qu’un immeuble ? Telles sont les questions posées pêles-mêles.

Le professeur de sciences, qui a étudié la biologie à Moscou en URSS, nous a dit qu’il n’y pas de Dieu pour l’Afrique, sinon c’est inacceptable. Comme si en fait Dieu avait soufflé un pissenlit en graine laineuse et que ces petits parachutes blancs, les consciences, s’étaient déposées au hasard des vents et des instants. Les uns dans des sols arides, hostiles, rudes, brutaux, instables et pourtant qui mènent sûrement à une vie toujours collée à la pauvreté. Les autres dans un terreau moelleux, chaud et abrité, servi par des mains travailleuses et occupées à faire prendre les racines menant à des vies insensées.

Retour à la maison. Les petits voisins viennent souvent jouer avec les petits Sinandjas. Ils ont des tee-shirts déchirés. Je vois leur maison par la fenêtre de ma chambre. C’est une cour en terre encerclée de petites cases de ciment et toiturées de paille. Des enfants jouent avec un vieil ours en peluche et des boîtes de conserve. Ils doivent avoir trois ans. Une autre fois une jeune fille tournait un grand manche dans une marmite. A côté, un homme, la tête sur la main et le coude à terre, le corps allongé comme un lion, se reposait. Dès 20h00 il n’y a plus un bruit.

Pourtant, j’ai l’impression de vivre à l’extérieur de la pauvreté et de la misère. Nous mangeons comme des Gargantuas, nous jouons au scrabble, nous joutons entre nous, nous préparons nos cours dans l’enceinte paisible des Sinandjas. Dès que nous sortons, nous mesurons l’écart immense qui nous sépare de ce pays. Et puis qu’y a-t-il à faire à part regarder ? Ce regard impossible à poser, car tous les regards sont sur nous.

Mardi 2 août 2005

Premiers cours, premiers jeux. On se sent un peu plus nécessaires d’être ici, un peu moins touristes de ce monde. Les enfants sont bons et braves. Ils nous traitent avec égard et respect. En classe, ils participent. Finalement, comme à tous les collégiens du monde, il faut leur apprendre à être propres sur leur cahier, à travailler avec méthode. Mais c’est impossible pour nous, professeurs improvisés et seuls face à une trentaine d’élèves. L’essentiel est alors de leur inculquer quelques notions qui permettent de tenir la conversation et qui montreront qu’ils ont reçu une éducation. J’ai remarqué que ceux qui ont compris une consigne s’empressent de l’asséner aux autres pour ne pas obliger le professeur à répéter, ou peut-être est-ce pour ne pas s’attirer une « colère » du professeur. En fait ils sont très honnêtes. Ils, ce sont les élèves mais aussi les professeurs, les Sinandjas, le cuisinier ... Ainsi par exemple le cuisinier Roland nous présente tous les comptes avant de demander une avance de 1000 CFA pour les courses.

Le soir, qui arrive dès 15h00 bien que le soleil soit encore à son œuvre, ce sont les jeux. Aujourd’hui ce fut un feu d’artifice de rigolades, de joies, de rêves... Sur le chemin, j’ai pensé à tous ceux qui ne pouvaient pas venir. Ceux qui, en guenilles de travail, doivent se préoccuper de gagner quelques sous pour mettre dans la marmite familliale. Mais ceux qui sont venus étaient explosifs de vie. Enthousiastes pour tout, nous avons mimé une course de chameaux, un pêcheur à la ligne, un bûcheron. Nous avons chanté, nous avons dansé, fait des rondes, des chats perchés, des « 1, 2, 3 soleil », des « dans ma maison sous terre »... Tout cela dans la poussière, la chaleur mais surtout dans les rires des petites filles.

Les enfants jouent constamment, c’est indéniable, et jouer avec eux c’est un peu être le maître du jeux. C’est une impression que j’éprouve pour la première fois. Comme je l’ai vécu enfant, je les vois. Ils se laissent pénétrer par l’imagination de cette Déesse qui a tellement de trésors en rêve qu’ils débordent et dégringolent sur les enfants. Cette Déesse c’est un peu moi. Etre la puissance créatrice est valorisant mais on sent bien que l’orgueil et dévouement sont deux frères jumeaux qui se plaisent à se vêtir à l’identique pour me tromper.

Exercer le pouvoir ou en servir un que l’on juge médiocre ?

Mercredi 3 août 2005

Aujourd’hui moment extraordinaire avec les sixièmes : « Par deux points il ne passe qu’une seule droite ». Comment faire comprendre cette propriété de géométrie aux enfants ? Au tableau, un premier enfant trace la figure. Trois volontaires se succèdent pour tenter de tracer une autre droite passant par ces deux mêmes points. Toute la classe se creuse la tête. On peut les entendre penser. Les enfants au tableau essaient : une droite un peu courbée, une droit presque collée à l’autre... Rien à faire. Ces deux points n’accueillent en même temps qu’une droite seule. Nous nous sommes tous sentis devant l’abîme, notre volonté heurtée à cette propriété qui semble si simple.

A midi autour de la table, comme d’habitude une marmaille composées d’enfants Sinandjas, de cousins, de voisins, d’enfants du collège, font des châteaux de carte, regardent, imitent les grands, se battent, se sautent dessus comme des lionceaux bagarreurs. Souleiman, un vague frère de Paul Sinandja, jeune joueur de football, s’est assis à notre table. Il est la première personne que nous rencontrons qui sent le parfum. Cela semble une très belle odeur. Une odeur qui donne envie de s’attarder. Ici, il n’y a pas d’odeur particulière. Des bruits, des sensations corporelles, des paysages, des grouillements d’insectes, des comportements et des mouvements étonnants et exotiques, mais pas d’odeur. Ni de goût d’ailleurs. Les bases de riz, de semoule, d’ignames, de légumes assaisonnées de sauces épaisses et peu relevées sont piètre paysage pour le goût. Mais cette odeur se démarque et se remarque.

Au soir nous partons au marché. Plus encore que d’habitude, les enfants, de quelques mois à dix ans, nous accompagnent et nous ouvrent le chemin en haie d’honneur en chantant : « Yovo Yovo Bonsoir ». Nous saluons comme la reine d’Angleterre dans son carrosse. Tout le monde nous sourit et semble vouloir nous happer. Le marché ressemble un peu à un souk oriental par ses ruelles sombres et encastrées. Mais sans l’appât des odeurs qui vous défoncent les narines et la poitrine, et sans la débordante abondance qui allèche tant dans les marchés arabes. Ici il y a peu à vendre, seulement le nécessaire. Ladi nous accompagne et nous protège comme une lionne avec ses petits. Elle négocie pour nous des tongues et des pagnes dont nous ferons des robes chez la couturière. Jeune fille orpheline d’une des surs de Martine, elle se dévoue comme une sainte et travaille comme une matrone. Du levé jusqu’au couché du soleil, elle va, portant bassines d’eau, vaisselle sale sur sa tête, lavant, rinçant, balayant, frottant, étendant, tournant, pilant, c’est elle qui fait tourner la maison avec deux autres filles aux muscles saillants d’efforts. Et l’arrivée des huit blancs en plus de la famille multiplie le labeur jusqu’à l’écœurement. Et quand bien même ces tâches ne la fatigueraient pas assez, elle a la chance d’aller à l’école. Si nous sommes ainsi servis dans cette ville de disette, si Martine organise notre confort c’est parce qu’elle estime que nous devons être dans les meilleures conditions pour enseigner. Elle sait combien nous sommes peu endurants à la douleur et à l’effort.

Quel accueil tout de même. A quel point cela leur coûte-t-il de nous accueillir ? N’avons-nous pas oublié d’accueillir, nous européens ?

Jeudi 4 août 2005

La démarche des femmes : « Dans toute leur lenteur souveraine, ces reines de Sabbat avancent fendant l’air de leurs reins et chaloupant de leur vaste bassin ». Elles sont peut-être ce qu’il y a de plus beau en Afrique. Tout leur quotidien charrie leur beauté. Leur pagne aux couleurs libres enveloppent comme un corset leur grâce à la peau noire. Mais ce n’est pas une peau de cuir épaisse et menaçante mais un satin lisse et doux comme du lait chaud. Aux reflets profonds comme la nuit. Leur marche est dressée, façonnée par des siècles d’enfants portés au creux des reins et de plateaux posés en suspension sur la tête. Les paupières mi-closes, leur visage est lointain. Les cheveux courts, souvent sans autre coquetterie que celle des garçons tel un casque de guerrière. Tout en elles est force et grâce, sérénité et souplesse. Femmes et filles, princesses et esclaves.

Aujourd’hui nous avons tenté de monter une pièce avec les enfants. Mais j’ai vite compris que l’affaire ne serait pas mince. Débordants de partout, mes textes étaient dans ma tête et bien trop difficile à transmettre en une après-midi. Malgré tout j’aime à les entendre rire à en crever. J’imagine que si je créais une religion, je dirais qu’au paradis on peut entendes ces rires éternellement.

Cette nuit, Paul a invité trois de ses amis coopérants. Nous n’avons parlé que de politique. Damnation désespérante et sans fin, comme au Liban je retrouve cette lassitude et ce courage face aux puissants. A-t-on jamais vu des dirigeants qui ne fassent désespérer de la politique ? Je me sens loin. Ma compréhension est vide.

Ici, la richesse et l’espoir sont dans les enfants, ce bain de jouvence qui rit et rit encore, comme une drogue qui éloigne du dur quotidien. Mais Lisa, qui travaille à la pédiatrie, voit bien que parfois les rires se taisent dans les fièvres et les souffrances des maladies. Elle voit des enfants qui vont mourir et dont les parents se privent pour payer les médicaments, les transfusions, les soins... Parfois, ils ne le peuvent plus. Aujourd’hui, elle a vu un enfant anémié. Sa mère n’a pas accepté de le renvoyer encore au service de nutrition. Elle est enceinte. Les gens qui sont trop pauvres acceptent cette douloureuse fatalité de laisser mourir l’enfant malade pour, qui sait, mieux nourrir le suivant.

Vendredi 5 août 2005

Aujourd’hui une chaleur assommante nous a accablé. Nous avons vécu dans la moiteur de notre corps, dans un bouillon irritant de sueur, de boutons de moustiques, de mouches, de grattement... Sans brise aucune, l’après-midi a été longue, sans envie, sans vie.

Les enfants ont joué un peu.

Nous avons été chez la couturière. Il faut lui demander le modèle que l’on veut : le col, les manches, la longueur, la jupe, la fente... Elle dessine ensuite l’encolure sur un morceau de papier marron à la craie et aux ciseaux. On lui donne les pagnes nécessaires et on revient trois jours après.

La chaleur n’est pas dure comme un cagnard du midi, ni lourde comme une soirée qui annonce l’orage, mais suppliciante et vicieuse, énervante. Elle revient à nous comme un refrain lancinant.

Le dilemme de notre groupe de blancs est : doit-on ou ne doit-on pas se méfier des gens ? Ou plutôt, où se situe la barrière de la confiance ? Heureusement, nous passons beaucoup de temps avec les enfants qui sont fidèles et sans arrières pensées. C’est agréable, nous leur en sommes gré. Mais les autres ? Parmi toutes les personnes qui passent chez les Sinandjas, certaines s’attardent, les invite-t-on à partager notre repas ? Que vont-ils penser alors ? Et pourtant les relations humaines sont toutes évidentes.

Notre groupe est confortable, mon imagination et ma pensée faiblissent dans ce confort.

Lundi 15 août 2005

Des onze jours qui viennent de s’écouler, rien n’a réellement changé et pourtant nos tournures d’esprit vont et viennent comme des marées. Comme sur des rochers nous nous reposons sur la sagesse pleine de bon sens de sœur Geneviève, la directrice de l’hôpital pédiatrique ; sur la sagesse compréhensive à notre égard et exigeante vis-à-vis des siens de Paul Sinandja ; sur la sagesse pleine de franchise de Martine Sinandja. Et pourtant, le désœuvrement dissout ces châteaux de sable. Sans dynamique, sans projet, on se retrouve à errer et à négliger chaque tâche qui paraissent pourtant anodines dans les moments d’entrain.

A la lecture du routard sur l’Afrique Noire, je m’aperçois que nous n’avons rien vu, rien fait que Dapaong. Deux pages dans le bouquin. Comparé aux peintures rupestres, aux villes de négoce où s’échangent et se construisent, depuis des millénaires, les civilisations venant et allant, irrigant les routes et les fleuves de l’Afrique nous n’avons rien vu. Nous n’avons rien vu de tous ces mystères en miroir de l’âme humaine et de la nature.

Nous sommes comme prisonniers de ces champs de maïs longés de chemins en terre battue. Nous sommes comme prisonniers de ces champs surveillés par les cases en terre, par les cabanes en tôles ondulées et les boutiques éparses qui ressemblent étrangement aux guérites de nos gendarmes. Tout paraît pourtant si calme. Ces minuscules commerces vendent tous la même chose : du savon, quelques conserves, des bouillons cubes. Il y a bien encore ces épis de maïs vendus sur des petits grills, ces eaux glacées ou liquides vendues dans des petits sachets de plastique et des beignets frits et dont j’ai découvert aujourd’hui qu’ils pouvaient contenir des spaghettis. Cette limite de l’évasion est le lot de la plupart des habitants de Dapaong. Part-on de Dapaong ? Un paradis pour les gosses en gambade, un enfer pour les adultes qui se heurtent aux murs de la pauvreté.

Ce soir les éclairs muets électrocutent le ciel en mauve et le voisin se charge du tonnerre avec son trafic de gazoil qu’il entretient avec les gros trucks en transit. Comment arrivent-ils jusqu’ici vu les chemins escarpés et torturés qu’il faut traverser avant d’arriver au goudron ?

Heureusement les enfants assurent de leur visage, la baignade de mon esprit. Lorsqu’un enfant écrit en respirant de son souffle asthmatique, ou mâchant de ses dents de géant si blanches un chewing-gum de 10CFA, je frissonne de tout mon être, de toute ma chaire. J’aime les voir se concentrer, les entendre rire jusqu’à s’écraser par terre, se bagarrer en chamaille comme une portée de chiots.

Mardi 16 août 2005

Lorsqu’il pleut, les cours s’arrêtent. Ce rafus empêche de faire cours. Me croyant plus forte que la nature, présomptueuse petite parisienne, j’ai insisté pour faire la dictée. Ce fut un vrai désastre. Les élèves écrivaient « la cuisine » au lieu de « l’accusé », « trouver son innocence » au lieu de « prouver son innocence »... Les dictées sont souvent écrites en phonétique de la chance. Quelle structure se meut dans l’esprit d’un enfant ? Dans l’esprit de chaque homme ? Pourtant nous sommes avides de modèles, de guides, de maîtres, de mètres à penser...

Jeudi 18 août 2005

Hier, la petite Kanfié a dormi avec moi. Nos gestes maladroits nous ont fait passer une nuit épouvantable au point que la petite est même tombée du lit. Mais nous aimions sentir nos chaleurs communes, rassurantes comme le souffle maternel. Elle s’est entourée de mon grand bras pour ne plus tomber, et j’ai senti son petit cœur et son souffle comme les choses les plus précieuses au monde que je ne dois déranger à aucun prix, quitte à sentir mes jambes s’ankyloser.

Je me suis fait la réflexion ici que la pauvreté du tiers monde n’est pas la misère du quart monde des pays riches, même s’il y a un quart monde ici aussi (un douzième de monde ?). Si les gens portent des vêtements sales et déchirés ici, c’est que ce sont leurs vêtements de travail. Quasiment tous ont un somptueux vêtement pour le dimanche, le vendredi et les sorties de représentation. Le travail de la terre, les tâches quotidiennes du marché, de l’eau, des réparations de toutes sortes, empêchent tout laisser-aller vers l’ahurissement. Ici je n’ai pas vu, comme dans les tristes quartiers de Lille et de Paris, cet œil hagard et ce corps ravagé par l’alcool des hommes dont le cerveaux n’a plus qu’une tâche, celle de ressasser infiniment sa misère.

Ici, un élève nous a expliqué que les enfants sont la plus grande richesse de l’Afrique. Nous jouions à lui poser des alternatives absurdes comme : « Si tu avais le choix entre te faire tuer ou voir ta femme tuée, que choisirais-tu ? Si tu avais le choix entre te faire tuer ou voir deux inconnus se faire tuer à ta place, que choisirais-tu ? ». Alors que nous posions le problème toujours en des termes d’égoïsme ou de philanthropie, le jeune Jonas choisissait systématiquement de laisser en vie ceux qui étaient le plus proches de fonder ou de conserver une famille, que ce soit lui ou un autre. Ainsi une jeune femme doit être laissée en vie plus qu’une qui a déjà enfanté et sevré ses enfants, deux hommes valent plus que soi même car ils peuvent fonder deux familles... Spéculations mortelles.

Pour Paul Sinandja comme pour l’évêque de Dapaong, la situation au Togo ne peut s’améliorer que par la volonté des Togolais de travailler et de s’investir pour le bien collectif. Ce que l’évêque demande aux étrangers, c’est de faire respecter le droit. Paul a ajouté de ne pas accueillir aussi facilement dans nos banques l’argent détourné des aides au développement.

Vendredi 19 août 2005

L’hospitalité ou l’art de se compliquer la vie par bienveillance. En même temps cette bienveillance est douce et agréable pour celui qui la reçoit. On sent l’autre œuvrer pour soi.

C’est le grand débat : est-il acceptable que quelqu’un nous reçoive comme nous ne le recevrions pas ? Certains pensent qu’il y a des règles d’hospitalité et de politesse élémentaires, c’est cela le respect. Moi j’aime être reçue différemment et me sentir pénétrer un autre univers. A chaque maison son odeur, ses bruits, son rangement, ses désordres, ses espaces vides, ses codes, ses espaces ouverts ou fermés au regard... Dans chaque maison une règle vitale qui oblige tout visiteur à s’y conformer. Mais de la maison ou de l’hôte qui oblige ? Chez les Sinandjas, je ne sens pas de contrainte peser sur moi. Peut-être parce que nous sommes nombreux et que nous nous imposons.

Chez les sœurs de l’Emmanuel, monastère où nous passons le week-end, c’est le confort et l’aise qui sont de rigueur. J’ai l’impression d’être plongée dans un luxe sans pareil : douches, eau courante, chambres individuelles, yaourts, charcuterie... Je ne comprends pas bien cet égard pour notre confort nocturne alimentaire. Mais je vois tout de même comment chemine cette pensée. Ce qui est véritablement désemparant c’est de ne pas savoir quelle est la politesse attendue en retour.

Les sœurs parlent avec des voies très douces, très calmes. Elles gazouillent silencieusement. Leurs offices sont mélodieux et bercés de Kora, la harpe, l’aoud, la mandoline d’ici. Ces cordes emportent ces louanges dans le silence des cieux africains. Ces prières sont répétées à l’infini dans une musique de miel.

Dans la vie du monastère, chaque minute est prévue, planifiée. La mécanique, le rythme, c’est peut-être cela qui permet à la pensée de s’échapper. J’aime celui qui m’a dit : « je crois au silence. ». Moi aussi j’y crois, du moins j’essaie. Qui sait si le créateur a des oreilles. Nous si, et il faut les nourrir. Comme les oiseaux ont besoins de gazouiller, nous avons besoin de nous remplir les oreilles. Et tout cela sans raison, sans but, et au beau milieu de tout ce silence.

Il reste que ce monastère magnifique et propre, gigantesque et entretenu pose une question. Cette question fourmille perpétuellement dans mes oreilles à propos de l’Afrique. N’est-ce pas choquant à côté d’une telle misère qui s’approche de la famine de construire un si beau monastère ? Et la réponse est souvent double (peut-être triple ou multiple). Cela est très choquant. A quoi bon construire un monastère lorsque les routes, les hôpitaux, les écoles, les réseaux d’eau font disette, tandis que les moustiques bourrés de paludisme, la saleté, l’eau croupie, le sang contaminé, la sécheresse, les sectes balayent le pays aussi sûrement que l’harmattan. Et pourtant, le monastère n’est pas qu’une cerise sur un gâteau en miettes. Il semble que le travail de sœurs donne un exemple d’organisation. Ces deux réponses animent l’esprit d’un débat qui met en confusion toute idée arrêtée.

Samedi 20 août 2005

Les sœurs ont le calme de l’océan. Depuis quelques mois je ne crois plus en Dieu, pourtant, leur calme discret, qui ne vous demande rien, mais qui vous montre exemple, m’émerveille.

Leurs gazouillis mêlés à la harpe Kora et aux hululements, roucoulements, youyoutements, roujoutements, criquements, caquètements... de tous les oiseaux, insectes et reptiles des savanes accompagnent l’immuable écoulement de la journée.

La terre africaine, terre de pauvreté, terre du bonheur, attention au présent, insouciant du demain et qui le paie cher.

Un baobab, large de 26 mètres, qui étouffe un flamboyant, héberge un boa, abrite des abeilles... Des hommes qui marchent en file au milieu des hautes herbes, plus hautes qu’eux encore. Au dessus un ciel où les nuages se succèdent en embouteillage sur des kilomètres. Un parking de nuages merveilleux.

L’Orti où nous faillîmes couler en pirogue.

Paysages Olympiens.

La rage en moi.

Dimanche 21 août 2005

Sur un baobab, une fille coupait des feuilles depuis sa cime. Je ne l’avais ni vue ni entendue dans ses champs célestes, jusqu’à ce qu’un buisson me tombe dessus. Puis, lente comme un panda, agile comme comme un serpent, silencieuse comme un animal fragile, humble comme son peuple, elle est descendue, les pieds nus, caressant l’écorce comme je la caressais du regard. Elle est venue me saluer, serrer de sa main molle ma main passive. Et, dans nos langues étrangères, nous nous sommes résignées à partir, elle à sa tâche, moi à mon groupe impuissant et nanti où je me déteste parfois autant qu’eux.

Il est une question que je ne me suis posée qu’aujourd’hui. Depuis combien de temps l’homme peuple-t-il ces terres, ces savanes, ces plateaux. Depuis combien de temps y bâtit-on des cases de terre et de paille ? Depuis combien de temps des troupeaux de bœufs bossus comme des chameaux et des chèvres bellantes y paissent ? Depuis combien de temps les champs reverdissent à la saison des pluies ? C’est un début reculé qui ne se compte ni ne se conte. Il n’existe que dans l’imaginaire d’un monde, ouvert par un joueur de flûte, menant son troupeau le long d’un lac où broutent les hippopotames.

Le visage des hommes. La plupart sont marqués à la naissance par des cicatrices sur les joues. Elles sont leur carte d’identité. Elles disent où ils sont nés : une cicatrice sur la joue gauche indique que l’on est né au Ghanna, joue droite, horizontales, verticales... Les visages d’hommes les plus beaux sont ceux aux yeux mi-clos, interrogateurs. Des visages d’enfants sur des corps d’hommes.

Encore aujourd’hui, nous avons vu des femmes habillées de robes colorées à faire pâlir les plus grands couturiers de Paris. Certaines étaient tressées au carré et des bijoux cliquetants pendaient au bout de chaque tresse, comme des reines Cléopatres. Le visage khôlé, elles semblaient parées pour un jour de beauté.

Leur démarche, dans la région de Mango, est rapide. Elles courent presque et se dandinent sous leurs charges énormes de bois et de charbon. Sur un pont, des abeilles attaquaient, de sorte que les femmes se hâtaient encore plus, toutes voilées et les pieds nus. Ces abeilles avaient dû surprendre des cyclistes qui avaient laissés comme mort leur vélo et leurs tape-tapes. Une chèvre avait été sacrifiée à ces féroces venimeuses.

Ce pays me plaît lorsque je contemple son ciel infini des plateaux, ses gracieuses démarches et ses petits bergers dans les hautes herbes. Mais je ne l’ai pas pénétré.

Vendredi 26 août 2005

Derniers jours, les visages de deux anges, deux travailleurs endormis sous leur camion dans de gros pneus de semi-remorque. Le ciel a fini de peser sur eux.

Un enfant qui est reconnaissant pour un pain. Nous lui avons donné un pain lorsque nous avons découvert qu’il raclait les peaux d’une mangue pourrie que nous avions délaissés au coin de notre assiette. Ici les enfants ont beau être sacrés, quel autre choix que de les laisser mourir de faim lorsqu’on n’a pas les moyens ?

L’adieu aux enfants est cérémonieux mais finalement l’attachement n’était pas ferme. Comment le serait-il ? Sur 200 enfants qui fréquentent l’école, je dois connaître les noms de vingt élèves. Mais tous leurs visages me sont familiers, dans le sens pur de famille s’il en est. Les quitter m’a rendue froide. Les effusions avec les Sinandjas m’ont parue démesurées. Me sentir une connaissance parmi les centaines qu’ils ont, sans autre particularité que celle d’être venue comme tant d’autres. Comme ces scouts et ces voyageurs de l’humanitaire qui encombrent l’avion du retour, les tresses aux cheveux et les babioles pleins les sacs, au fond nous passons. Cela me gêne, cela plaît à Igor d’être un point du grand réseau de l’humanité. Son regard est bien plus humble que le mien car il comprend l’utilité de chaque grain de sable parmi la grande plage des hommes qui peuplent le monde.

J’ai compris quelque chose des animistes. Leurs rituels sont destinés à parler aux anciens : le père, le père de ton père, son père... Ceux-là parlent et ont parlé par tradition à leurs ancêtres, et ainsi de suite jusqu’aux ancêtres primitifs. Du coup la tradition est nécessaire pour conserver ce lien. S’il est rompu à une génération, c’est l’impossibilité pour toujours de parler aux ancêtres primitifs...

Mais il faut à présent se taire.

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