L’aire de rien

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ALM, une maison sans toit qui résiste

mardi 20 novembre 2007, par Christophe Noisette

Berlin... Le mur est tombé, tout le monde le sait, ce n’est plus un scoop... En tombant, il a laissé orphelins des milliers de logements, précédemment propriété de l’Etat, de la DDR.... Alors les squats ont poussé, entre les grues et les programmes de rénovations...

Presque 20 ans plus tard, que reste-t-il de ce grand mouvement de ré-appropriation de l’habitat ? Que reste-t-il de cette ville après le passage des chars russes de l’immobilier ? Des miettes, des îlots perdus, isolés... Certains ont une réputation mondiale, comme le Köpi, Brunnenstrass 183, UFA Fabrik, Reggenboggen Fabrik ; d’autres sont plus discrets, comme Schwarzer Kanal, un wagondorf queer ou Alm, une maison qui héberge 14 personnes, venues de toute l’Europe, avec comme point commun l’envie de vivre à plusieurs, de partager...

Mercredi 14 novembre, 7 heures du mat’

A Alm, tout le monde dort, ou presque... Certains essayent de trouver le sommeil, la tête encore chahutée de vin... Des bruits de métal, des voix attirent l’attention des habitants du lieu... Les visages mal réveillés, les yeux mal décillés découvrent alors quatre ouvriers, qui commencent à déplacer du matériel, à monter sur le toit, à installer une affreuse colonne jaune pour vidanger le toit... Que se passe-t-il ?

Le souvenir d’une lettre reçue quelques semaines auparavant revient à l’esprit... Le propriétaire annonçait, laconiquement, qu’à partir du 5 novembre, des ouvriers viendraient faire des travaux sur le toit et qu’il serait alors impossible, plus exactement interdit, d’utiliser les poêles, à bois ou à charbon, pour se chauffer... A titre indicatif, il n’y a dans cette maison aucun chauffage central et aucun autre moyen de se chauffer. Sachant que nous sommes à Berlin, à l’orée de l’hiver,... Vous aurez compris la menace claire et la volonté toute aussi évidente du propriétaire.

En une journée, c’est l’ensemble du toit qui a été mis à terre, et la charpente couverte, la nuit venue, d’une simple bâche plastique mal agencée. Le lendemain, le troisième toit est tombé à coup de masse, nous laissant complément à nu, à découvert. Les locataires des derniers étages, peu rassurés, ont commencé à couvrir leurs propres étagères et affaires, au cas où.... Le troisième jour, une neige fine tombait sur Berlin...

A réception de la lettre annonçant les travaux, avec l’aide de leur avocat, ils ont déposé un recours... qui leur fut favorable. Le propriétaire a donc passé outre la décision de justice... Tout simplement... Une nouvelle décision de justice vient de tomber : elle exige que le propriétaire remette en place le toit, décision toute aussi entendue que la précédente.

Mais ne dit-on pas que la France fait la grève quand l’Allemagne s’assied autour de la table de négociation... Alors pourquoi ici, aucune solution autre que l’affrontement ne s’impose ? Les habitants ne “ discutent ” avec le proprio, qu’à coup de procès, via un avocat... Guerre de tranchée stérile... Certains d’entre eux souhaitent engager un débat sur le devenir de cette maison. Ne faudrait-il pas monter un projet culturel ? En effet les “ Haus Projekt ” et autres squats artistiques bénéficient d’une certaine protection municipale, mais le fait de vouloir vivre collectivement n’est pas suffisant, il faut remplir des formulaires, obtenir la bénédiction de la municipalité (de gauche)… Or, concrètement, Alm est à la fois un lieu d’accueil, un espace ouvert aux artistes de passage, un creuset de débats et d’échanges,… mais Alm n’a pas le tampon…

Et la rénovation, prétexte à l’expulsion, n’est-elle pas nécessaire ? A coup sûr, ce bâtiment est infesté de peinture au plomb et l’isolation – passoire n’est pas pour satisfaire les verts idéaux de ses habitants... Rénover sans expulser, tel est le défi... que personne ne souhaite relever... Rénover pour s’enrichir, cela semble plus facilement envisageable.

Le propriétaire a demandé à son homme de main, le Hausmeister, le concierge, d’augmenter la pression psychologique pour faire partir les locataires. Ce dernier se poste alors chaque soir, entre huit et une heure de matin, barre la porte de la cour d’une banderole de chantier, rouge et blanche, bloque physiquement le passage, et demande “ Que venez faire ici ? ” “ Qui allez-vous voir ? ”. Au début, le sésame ne s’ouvrait que rarement ; laissant alors les habitants passer une partie de la soirée au Baiz, un bar rouge et noir du quartier. Maintenant, ordre ou ... ordre, il est plus “ compréhensif ” et se contente de noter les réponses sur un bloc-notes... S’improvise-t-on parrain de la police... euh... je veux dire huissier de justice, comme ça ? Ce bout de papier griffonné à la va-vite pourrait faire office de preuve ? Preuve de quoi ? Que des gens vivent ici ? Ont-ils des contrats ? Peu importe, certaines personnes en ont. Mais si elles ne vivent pas ici, est-ce légal ? Et la course à l’immobilier est-elle juste ?

Plus que des preuves, ces notes sont l’angoisse des habitants, peu favorables aux systèmes de surveillance et d’identification. La liberté est moins libre dès lors qu’elle est scrutée.

Quand le Hausmeister ne bloque pas le passage, il rode dans les escaliers, marchant d’un pas feutré, s’arrêtant sur le seuil des portes des chambres... Qu’espère-t-il entendre ? On y parle d’éco-village, de la psychologie comme une science biologique ou non, de rien, d’amour (ou de déception), de truc... en deutsche, español, english et français...

La maison est en forme de F. et sillonnée de trois escaliers. De l’un d’entre eux, des fenêtres ouvrent sur l’une des cours. C’est un des points d’observations de notre Hausmeister : il se poste là, immobile, dans le noir, et scrute les chambres et la salle à manger. Qu’espère-t-il découvrir ? ça parle, ça boit du vin plus que de la bière, parfois une voix s’élève, s’essayant au rythm n’blues.

Et le proprio, lui qui se croit tout permis, qui croit que la propriété privée est le droit des droits, l’ultime raison d’être, que souhaite-t-il ? Augmenter le loyer, rien de plus simple, rien de plus prosaïque. Triste réalité.

Alm se situe en plein cœur de Mitte, ex-quartier abandonné, devenu le saint des saints de la consommation, où les boutiques s’appellent Nina Ricci, Hugo Boss et Ferrari... Alors une bonne rénovation de l’immeuble, et le loyer peut prendre des dimensions plus alléchantes. Alors qui passerait à côté d’une telle chance ?
Devenir riche... sans travailler plus...

On pourrait presque en rire. La vie est parfois drôle, là elle est juste absurde.



En savoir plus : lire l’article du TAZ (en allemand)

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