L’aire de rien

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Manifestation de soutien aux espaces libres et autogérés

samedi 8 décembre 2007, par Christophe

L’appel à manifester était placardé dans le hall de notre immeuble, près du parcours enregistré à la préfecture : "Pour des espaces librement auto-gérés et l’auto-organisation. Contre la Domination et le Capitalisme". Les services de police, bienveillants, informaient les habitants du quartier aisé de Mitte, des éventuels désagréments qui les attendaient.

Cet appel a immédiatement éveillé notre attention. Nous étions en effet nous-même en délicatesse avec notre propriétaire. Ce dernier travaillait ardemment nous expulser afin de louer son immeuble, cinq fois plus cher, à des locataires plus délicats (cf. ALM, une maison sans toit qui résiste). Pour arriver à ses fins, il avait fait détruire le toit et les cheminées quelques semaines avant l’hiver, nous obligeant ainsi à écumer la pluie et le froid avec des bassines et des couvertures.
Tous vêtus de noir, comme à un enterrement, nous voilâmes à 1500, à la tombée de la nuit, froide, en plein coeur de Berlin pour nous plaindre d’une ville, capitale des graffitis et des Freiräume, qui se rénove en détruisant, depuis une dizaine d’années, ces espaces aménagés par ses habitants. Londres, Paris, Barcelone, Milan, Zurich, Dublin, Bruxelles, Vienne, toutes ces villes ne semblent plus destinées qu’à abriter les conforts et les luxes choisis. C’est la règle des capitales en Europe de l’Ouest : Stratégiser, acheter, vendre, risquer son argent, faire construire et revendre. Et Berlin dérive à l’Ouest.
Vivre ensemble, coopérer, donner, prendre le temps de développer, construire et habiter, telle est la règle qu’appellent les défenseurs des freiräumung, des Wagendorf, des squats. "Faites vos mesquineries dans votre coin. Nous nous vivons et faisons vivre un espace, ils nous appartient. Vous n’êtes propriétaire de Rien, et surtout pas de notre façon de vivre". Voilà ce qu’étaient venus dire ces manifestants en plein centre de Berlin.
Köpi et Riggaer str. sont deux lieux emblématiques de la liberté qui a pu sévir à une certaine époque à Berlin. Ce soir, ce sont les héros. On scande leurs noms, et des hourras à la gloire de leur combat. Köpi Bleibt ! Il y en a eu d’autres avant, il y en aura encore quelques uns après.
"Ces lieux abolissent volontairement les espaces privatifs, pour les transformer en espaces ouverts. Ouverts, non pas balayés par les vents et le pillage, mais ouverts à la cohabitation directe."
Ces gens rassemblés demandent une chose : qu’on les laisse exister, s’organiser, vivre comme ils l’entendent, et pas : dans des murs de placo blanc, dans des boîtes-salle-de-bain-cuisine-chambre-en-25m2, chacun chez soi et oeil de boeuf sur les voisins.
Evidemment les manifestants veulent aussi abattre le capitalisme, mais bon, faut bien rêver un peu.
Comme la plupart des adeptes de ce mode de vie ont une allure vagabonde et possèdent peu, on s’imagine vite qu’ils sont paresseux, drogués, des traînes-savates qui se complaisent dans le fouillis. Peut-être que depuis les hautes sphères de fauteuils en cuir, on les perçoit comme des verrues à écraser, pour rétablir, l’ordre, le calme et la sérénité. Pour le bien du corps dans son ensemble, il faut expulser le pue, rentabiliser l’inerte. Permettre à chacun de courir après son intérêt, d’avoir sa maison Ikéa ou son napperon de dentelles, au choix. L’individualité de masse.
On s’imagine que ces manifestations de jeunes en noir sont cette sortie de pue, on regarde par sa fenêtre, mais on ne s’y mêle pas. Les drapeaux rouges et noirs antifascistes, anticapitalistes flottent et attendent le départ retardé par le millier de policiers déployés, dans leurs uniformes lavés et repassés depuis le G8 à Rostock en juin dernier. Le lieu commun veut que ces groupes d’extrême gauche ne veulent qu’en découdre avec la police, comme le rapporta le lendemain, le journaliste de la RBB. Certes, cette jeunesse-là adule les lanceurs de cocktail Molotov contre les représentants de l’ordre public. Mais au fond ne serait pas pour en finir, là-encore, avec le désordre ?
La tension est forte, un lacher d’émotion collective, d’ardeur politique. On rit des gens qui achètent avec fièvre pendant les soldes et les samedis, on rit des clones en noirs qui crient dans la rue. Chacun son mode d’expression.
Dans le haut-parleur de la camionnette, l’orateur annonce les messages de solidarité d’un groupe anarchiste du Japon, rencontré à Rostock, et qui prépare le prochain contre-G8.
La manifestation part enfin, nous marchons vite pour ne pas couper les rangs. Dans la nuit au milieu de l’énorme Tor Strasse, les manifestants et les policiers sont presque au corps à corps. Des étincelles, des jets, des appels, le cortège passe bientôt près de chez nous. Nous faisons passer au micro un message de soutien aux habitants de Alm, c’est-à-dire nous.
Des balles de peintures sont jetées. On arrive à Rosenthaler Strasse, rue commerçante et chic. Les coiffeuses nous font des signes en s’esclaffant, une jeune fille devient hystérique, son beau manteau est souillé. On avance en se prenant les bras dans la rue illuminée. Puis soudain le cortège est stoppé et coupé en deux. De petits affrontements se déclenchent. Certains sont tabassés par des policiers qui nous serrent de plus en plus, nous encerclent. Les incursions policières , sporadiques, saucissonnent la foule des manifestants ne sachant pas très bien ce qu’il faut faire. On résiste un peu, volonté contre volonté, mais on sent chez les policiers un entêtement violent à briser les manifestants. Au bout d’une heure de têtes à têtes, le dernier foyer est refoulé manu-militari au métro Rosa Luxembourg. Mitte peut se remettre à consommer en paix.
Mais la volonté des manifestants n’est pas brisée, au contraire, elle puise ses forces dans ces affrontements, où sa solidarité s’expose et explose.

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