L’aire de rien

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A deux Roumanie

mercredi 27 septembre 2006, par Isadora Khan

Récit d’un voyage de deux milles kilomètres, à deux, en deux roues, en Roumanie

Départ pour la Roumanie.

Nous partons en aveugles avec pour seuls repères : une carte du pays, du matériel de camping, un rendez-vous au Fan Fest à Rosia Montana, Transylvanie, et quelques rudiments de Roumains tirés de la méthode Assimil.
Et nous voilà, fraîchement débarqués à Arad, première ville frontière avec la Hongrie. Arrivés sous le déluge dans une ville vestige. Vestiges d’un prestige illusoire, voilà ce qui marque des villes roumaines. Arrivés de la propre et riche Europe de l’Ouest, tout semble ici vieilli, « seconde main », comme indique la plupart des magasins de vêtements. Vestiges industriels, vestiges de routes, vestiges romains...

Pourtant, une fois la ville quittée, nous voilà dans les campagnes fleurissantes à cette saison. Les pruniers, les noyers, les pommiers, les poiriers, les cognassiers croulent de fruits ; les jardins potagers sont riches de piments, de tomates, de poivrons, de choux ; les ruches jalonnent notre chemin ; le bétail est gras et sain et les églises neuves émergent à côté de leurs sœurs en ruines.

Et nous traversons ces villages pauvres d’argent mais riches d’aliments.


Nous nous débattons avec les routes tortueuses, illisibles sur notre carte, nous nous débattons avec notre roumain de cuisine pour trouver un coin de bivouac, de l’eau potable, de quoi manger, une route praticable.
Notre apparat de cyclotouristes laisse dubitatifs certains paysans, alerte les chiens et les meutes d’oies, et convie les Roumains les plus curieux (ou les plus ivres) à nous demander d’où nous venons et où nous allons : « De unde ? De unde ? ».

Après de laborieux déboires avec les routes, nous comprenons pourquoi il faut boire pour supporter cette vie de labeur. Jusqu’à la fin nous serons toujours surpris par l’omniprésence des travaux manuels, des labours aux moissons, de la planche à la charpente, de l’entretien du bétail à celui de la maison...

Et chaque déplacement se fait en voiture à cheval, en vélo ou en automobile (version deuxième main), aubaine pour nous cyclistes, car ces transports de fortune sont tous équipés de pompes à pied. Quand quelques 4X4 flambant neufs nous laissent dans la poussière, les paysans en charrette sont aux petits soins pour nos pneus crevés.

La traversée de la Transylvanie nous conduit sur les hautes montagnes, frontières avec la Valachie. C’est dans ces montagnes que nous découvrons l’usage du feu, la recherche du bois deviendra alors vitale à l’installation de nos campements. C’est dans ces montagnes que nous découvrons aussi les innombrables barrages d’où s’échappent la chevelure des montagnes : les lignes à haute tension. Là encore, le régime est le même que pour les églises : des pylônes délaissés, mis au chômage technique, jouxtent les nouveaux perchoirs à cigognes.

Cela donne une impression de saturation industrielle.



Heureusement, bien hauts perchés sur les cols, il n’y a plus que des vaches qui broutent dans le silence des pins.

Notre route nous mène ensuite dans un des lieux les plus fréquentés par les campeurs roumains. Les ramasseurs de champignons se mêlent aux mangeurs de chips en maillot de bain, le tout sur une montagne de déchets, réconfortant l’illusion de l’abondance et l’éloignement du rationnement.

La montagne à vélo, école de l’humilité, école de l’humidité, école de Sysiphe : immense effort pour monter, puis toute la côte est dégringolée en quelques minutes. Pour monter il ne faut penser à rien, faire le vide, et lorsque l’effort est trop intense se faire de tous petits objectifs à atteindre, sans regarder le col qui culmine et qui nargue.


Nous arrivons à la conclusion que, pour réussir à pédaler un col, il ne faut pas croire ce qu’on voit : « cette maison tout là-haut, n’est pas sur mon chemin, c’est sûr... ». Et trois heure plus tard, nous voilà près de ladite maison et toujours pas en haut du col. Notre périple nous apprend aussi qu’il faut prévoir la crise. Que subitement on ne peut plus s’approvisionner en nourriture et qu’il va falloir grimper 15 km le ventre vide. Mais nous voilà à 2044m, et nous nous sentons plus de hauteur que tous ces Roumains qui ont fait la Transfagarasan, la route asphaltée la plus élevée de leur pays, en voiture.

Le soir nous arrivons invariablement en même temps que les troupeaux de bœufs et de vaches, et le matin nous partons invariablement en même temps que les bergers.

Mais nos matinées sont souvent plus douces que les leurs puisque nous engloutissons d’énormes petits-déjeuners de pain, de confitures, de café, le tout aux côtés de nos collègues de bar, qui, eux, gobent un verre de Tsuica, l’alcool qui brûle la gorge et tue les microbes.

Et nos journées s’égrainent au rythme des kilomètres, des repas, des villages traversés, des carrioles dépassées. Parfois un chemin impraticable de boue, une côte abrupte, une pluie rinçante fait exploser nos nerfs et achève de nous rendre misérables. Et je pense aux soldats de Napoléon, à l’hiver roumain, et nous voyons ces enfants roumains au ventre gonflé qui réclament des gummies et ce gosse de Bucarest qui sniffe un solvant argenté. Au fond, notre effort est un luxe puisque nous le choisissons librement.

A mi-parcours, nous restons quelques jours à Rosia Montana, au festival Salvati Rosia Montana. Au milieu des punks et de la musique métal, nous découvrons une lutte comme il y en a tant, des villageois qui se heurtent au Grand développement économique, rouleau compresseur sur une montagne. Un village vieillissant, des vaches et de belles prairies.


Mais ces vaches broutent sur un tas d’or et certains se sentent prêts à déplacer les montagnes.

Mais bon sang, comment comprendre que c’est une entreprise canadienne qui va bénéficier de ces richesses et « va tout remettre en état ». Comme d’habitude des politiciens vendent le territoire, promettent des emplois (ou plutôt la non destruction d’emplois) et les gens installés doivent partir. Et que défendent les opposants au projet ? Rien ; ils défendent le fait de laisser la montagne telle quelle. Est-ce compréhensible aujourd’hui de ne pas exploiter une richesse ?
Encore trois jours sans vélo à Cluj chez les étudiants organisateurs du festival, dont la vie ressemble à celle des étudiants français : bière, ordinateurs portables, rêves, musique, projets, amours et amis.

Mais nous n’y tenons plus, nous voulons repartir loin, loin des villes, pour retrouver notre liberté précaire. Et nous voilà en Moldavie roumaine où il fait si froid, mais où le pain est si bon et les maisons si belles. Nous visitons les gorges de Bicaz, des monastères orthodoxes tous refaits à neufs, nous logeons chez l’habitant, nous nous laissons pousser par le vent vers la plaine.

Le temps presse et nous avons encore tant à voir. Nous nous battons une fois encore contre les contrôleurs roumains pour pouvoir mettre nos vélos dans leurs trains, pour comprendre les correspondances, pour escalader les wagons dont les portes ne ferment plus.


Arrivés sur le delta du Danube nous apprenons à nos dépens que les vrais habitants de ces lieux ne sont ni des Roumains, ni des trafiquants ukrainiens, ni des touristes aux mœurs étranges, ni des oiseaux migrateurs mais bien des milliards de moustiques affamés. Cette fois nous sommes bien dans les plaines marécageuses aux multiples canaux creusés par le Danube ou par les intellectuels déportés sous Ceausescu et morts dans des conditions terribles. Plus tard j’apprendrai que ces malheureux sculptaient de petites croix dans les os de leur soupe au moyen de cuillères trafiquées.

Ces minuscules chefs d’œuvre de l’art sacré sont peut-être plus grands que tout le Vatican.

Petit à petit, nous nous rapprochons de la côte de la Mer Noire, où les hordes de touristes se font dorer sur la plage. La halte nous transforme en pachas. Nous passons de la vie rude et sans sous, à la consommation la plus débridée : restaurant sur la plage, poisson grillé, vins moelleux, paresse sur le sable... L’écart entre ces deux modes de vie nous les fait savourer d’autant plus qu’ils sont éloignés. Mais bien vite Mamaia, vaste supermarché du tourisme, nous use ainsi que notre bourse.

Et nous revoilà sur les routes de Dobroudja, remontant le Danube le long des vastes champs de maïs et des vignes en fruits surveillées par des vigiles armés de matraques. Notre route croise celle d’Adamclisi où de jeunes archéologues passionnés nous retracent deux mille ans d’invasions, de dominations et de libérations roumaines.

Roumains, courageux peuple Dace, comme nous célébrons Vercingétorix, ils acclament Mihai Viteazu. Roumains, peuple multitude, où se côtoient Roms, Hongrois, Allemands, Ottomans, Slaves, Russes, Orthodoxes, Juifs, Grecs Catholiques, Musulmans...


Oppresseurs-opprimés, aujourd’hui nombre de jeunes partent en Espagne pour les récoltes, pour travailler dans le bâtiment ou encore faire le ménage chez de riches familles. Destin d’un peuple en première ligne des invasions et en marge des richesses.

Finalement, après avoir longé la Bulgarie et traversé le Danube, nous voilà dans le train qui nous mène vers Bucarest. C’est le début d’un long retour sur voie ferré qui nous conduira à Vienne via Budapest puis Paris. Bucarest, comme toutes les capitales draine les plus grandes richesses et les plus dures misères. Nous y voyons les seuls clochards de notre parcours, mais aussi les promeneurs du dimanche indolents dans les parcs de la capitale. Là-bas le travail paie en argent et pas en nourriture. La nature y est aménagée pour la promenade, pas pour la survie. La Roumanie regarde l’occident avec envie, aspiration qui tient en vie. Espérons que dans leurs églises toutes neuves, les Roumains prient pour ne pas vendre leurs savoirs ruraux contre une monnaie de chips.

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